Dans le cadre du Mois de la recherche organisé en mars à l’université de Caen Normandie, et en lien étroit avec la mission égalité-diversité-inclusion, l’établissement a choisi de mettre en lumière la thèse de Daphné Le Digarcher Doublet pour sa portée scientifique et sociétale. Doctorante au LASLAR, Daphné consacre sa thèse aux réécritures de Pénélope, entre mondes anciens et représentations contemporaines. Son travail interroge la construction d’un stéréotype bien ancré dans l’imaginaire collectif et en explore les évolutions littéraires, du monde antique aux réécritures féministes contemporaines.
Des premiers corpus à l’émergence d’un objet de thèse
Formée en lettres classiques à l’université de Caen Normandie, Daphné s’est d’abord intéressée, en master, aux représentations de la métamorphose de la jeune fille chez Ovide, Hans Christian Andersen et Lewis Carroll. Ce premier travail comparatiste analysait des figures féminines marquées par la contrainte, la transformation et l’aliénation : Alice aux pays des merveilles, la petite Sirène, des figures de nymphes… « Je suis vraiment partie des textes que j’aimais, je savais que je pourrais les relire sans cesse sans me lasser », explique Daphné. « C’est seulement ensuite que je me suis tournée vers les théories du genre, construisant mon sujet de thèse autour d’un constat : malgré l’abondance des recherches sur les figures mythiques, Pénélope restait peu étudiée sous cet angle, alors même qu’elle constitue un personnage familier pour un large public. »
Accueillie au LASLAR, Daphné découvre un environnement de travail fondé sur l’échange et les projets collectifs, loin de l’image solitaire qu’elle se faisait du doctorat. « J’avais en tête quelque chose de très élitiste et isolé. En réalité, j’ai trouvé un laboratoire bienveillant, où l’on travaille en équipe et où l’on monte des projets ensemble. »
Pour Daphné, la transmission apparaît également comme un prolongement naturel du travail scientifique. Ainsi, l’enseignement constitue aussi « un moteur quotidien » dans son parcours. « Donner cours permet de voir concrètement à quoi sert ma recherche et de me reconnecter à son utilité », explique-t-elle. Interventions en lycée, participation aux Journées du Matrimoine ou conférences destinées aux étudiants et étudiantes jalonnent son parcours. « Voir des lycéens s’intéresser à ces questions montre que la recherche en littérature et en genre peut toucher un public très large. J’ai la chance d’avoir un sujet qui suscite l’intérêt et rend ces échanges particulièrement agréables. »
Déconstruire un stéréotype
L’image dominante de Pénélope renvoie à la figure de l’épouse fidèle et patiente. Les travaux de la jeune chercheuse démontre pourtant que ce stéréotype ne correspond pas à la complexité du personnage dans l’Odyssée. « Derrière cette image très passive, c’est en réalité une figure extrêmement proactive, dotée de la même intelligence rusée qu’Ulysse, la métis en grec », souligne la doctorante. Seule sur son île, Pénélope parvient à contenir la pression des prétendants qui souhaitent s’emparer du trône et à préserver le royaume.
La recherche retrace l’apparition progressive d’une lecture morale et exemplaire du personnage, notamment à la fin du Moyen Âge, dans le contexte de la querelle des femmes qui anime les milieux intellectuels du XVe siècle et se prolonge jusqu’au début du XXe siècle. En 1405, Christine de Pizan publie la Cité des Dames en réponse au Roman de la Rose, best-seller médiéval dont la misogynie est restée célèbre, notamment à travers le vers « Toutes estes, serez ou fustes, / De fait ou de volenté putes. » Dans ce contexte polémique, Christine de Pizan mobilise des figures féminines pour défendre la valeur du genre féminin, mais au prix d’une simplification des personnages. Pénélope devient ainsi un modèle exemplaire dans des catalogues de femmes illustres, où la complexité narrative laisse place à un portrait moral. « Pour faire de Pénélope un argument en faveur des femmes, on réduit sa complexité narrative et son ambivalence », observe-t-elle. « Pourtant dans l’épopée originale, tout est fait pour créer du suspens autour d’elle et jusqu’au dernier moment, on n’est pas vraiment sûrs qu’elle attende Ulysse. »
Un corpus contemporain de trois autrices
La thèse de Daphné met en dialogue ce socle antique et médiéval avec un corpus de trois autrices contemporaines : Monique Laederach, Annie Leclerc et Margaret Atwood. À travers ce choix, elle explore trois réécritures féministes issues de contextes culturels et théoriques différents.
Chez Monique Laederach, Pénélope incarne l’expérience de la « féminitude », c’est-à-dire la condition vécue de l’être-femme. Annie Leclerc propose une réécriture marquée par une approche différentialiste, centrée sur les valeurs du soin et de la transmission. Margaret Atwood, enfin, adopte une perspective intersectionnelle en donnant une voix aux servantes de l’Odyssée, victimes d’un châtiment souvent relégué au second plan dans la tradition de lecture. « Dans ces textes, la relation avec Ulysse devient une relation d’aliénation : il incarne à la fois le masculin et tout le canon épique patriarcal. »
En analysant les évolutions d’une figure majeure de la tradition littéraire, les travaux de Daphné interrogent la manière dont les textes participent à la construction et à la transmission des représentations du féminin. Elle montre également comment, au fil des réécritures, la figure de Pénélope se transforme : du stéréotype la reléguant à un rôle secondaire, elle accède progressivement au statut d’héroïne à part entière.
